Lettre ouverte aux contrôleurs du tramway parisien

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Madame, monsieur,

vous faites votre boulot. Ce soir, dans le tramway de la ligne 3a, votre boulot a impliqué de faire pleurer une jeune femme, sans emploi de son propre aveu, étudiante sans doute, détentrice d’un passe navigo encore valide.

Valide, mais pas validé.

Parce que votre boulot, madame, monsieur, qui contrôlez les titres de transport sur cette ligne de tramway parisien, comme sur toutes les autres lignes, votre boulot n’est pas de contrôler si on a bien payé son titre de transport, mais si on l’a bien poinçonné, fut-ce numériquement. Cette jeune femme avait un titre de transport tout à fait valide. Il n’y a pas de barrière à l’entrée des tramways, ce serait un peu idiot, je vous l’accorde. Il n’y a que des capteurs RFID sur lesquels on doit accoler son passe navigo.

Peu vous importe, madame, monsieur, qui vérifiez que des informations personnelles transitent via ces bornes, que cette jeune femme paye 70€ par mois pour faire autant de trajets qu’elle le souhaite, sur autant de zones qu’elle le souhaite, par la grâce facturée d’un abonnement. Ce qui compte pour vous, c’est qu’elle ne fraude pas. Car oui, dans la logique kafkaïenne de l’article 74 du code des transports, on peut payer et frauder.

L’article 74 du code des transports stipule : “Un titre de transport doit être validé”. Aucune importance qu’il soit payé, et valide, il doit être validé. Un accent dont l’absence coûte entre 5€ et 33€, selon qu’on prenne le tramway ou le métro. Parce que l’article 74 concerne surtout ces titres papiers, jetables, que vos prédécesseurs poinçonnaient. Acheter un carnet une vingtaine d’euros et faire 70 trajets, en effet, relèverait de l’abus. Mais faire autant de trajets que souhaité avec un titre à 70€… et bien en fait c’est autorisé. Ce titre, ce passe navigo, cette carte, ne se périme qu’à la fin du mois si son titulaire ne veut pas renouveler son abonnement. Et il peut bien servir à effectuer dix, vingt, trente trajets par jour.

Donc cet article 74 dont la formulation pourrait être précisée afin de ne concerner que les bouts de papier, englobe sans vergogne les titres de transport les plus modernes. Pourquoi ?A quoi bon vérifier que la carte a été validée ? A contrôler les flux, pour offrir l’offre la plus adaptée à tout moment de la journée, me dites-vous. Cela permet aussi de savoir quel titulaire de quel titre électronique se rend où, et quand. Le beau fichier marketing que voila. Oh mais non, répondez-vous, outrés. Bah tiens.

A diminuer le déficit, car la fraude coûte de l’argent. Mais ce titre est déjà payé, donc qu’il soit validé ou non, ne change rien à la facture finale, non ?

Ou alors… Mais je n’ose y croire ? Vérifier que la passe navigo est bien validé n’aurait pour unique but que d’instaurer une taxe à l’étourderie ? Serait-ce possible ?

Cette jeune femme discutait avec un ami à elle. Elle passait peut-être une après-midi sympathique, elle avait peut-être ses joies, ses tracas, un parent malade, une inquiétude pour des examens qui approchent, l’envie de bosser, la rage à cause du 49.3, l’envie d’un monde meilleur. Bref, elle a sans doute une vie, insouciante ou non, et pour s’ôter un embêtement, elle a souscrit un abonnement, pour éviter la queue le 1er du mois, je crois que c’est un des slogans de la société qui vous emploie : la tranquillité de l’esprit. Ou quelque chose d’approchant.

Par votre zèle imbécile de contrôleur borné, appliquant un règlement filou, vous lui avez rappelé que la tranquillité n’existait pas. Que non content de percevoir une rente via les abonnements prélevés le 20 du mois pour le mois suivant, le STIF s’est dit : “un abonnement non-validé permet de toucher un peu plus d’argent. Et comme nous faisons la loi sur notre propre réseau, on fait bien ce qu’on veut. T’es pas d’accord, rentre avec tes pieds.” Ça a du bien se marrer en conseil d’administration quand cette martingale a été conçue.

Quant à vous, monsieur, madame, qui prélevez 5€ par étourdi quand le tramway est bien vide – mais jamais quand la rame est pleine, de fraudeurs et étoudris entassés ensemble – toute tentative de discussion s’est confrontée à vos œillères. Vous avez un travail idiot et vous l’ignorez probablement, car vous ressortez la communication interne dont vous avez été abreuvés avec une facilité confondante. Les reproches glissent sur vous et vous reprenez le trajet en sens inverse. Les voyages sans le dépaysement.

Ce soir, vous dormirez peut-être du sommeil du juste. Je tiens à vous signaler que vous aviez tous deux une sale mine. Fatiguée, lassée, cernée. Affronter les pleurs, les insultes et les remarques qui essayent de vous montrer vos contradictions ne doit pas être de tous repos. Sachez que même blindée derrière l’habitude, le règlement et le droit pour soi, la conscience travaille. Et jamais en bien quand personne ne l’écoute.

Je ne sais que vous souhaiter : que vous ouvriez les yeux sur le non-sens de votre gagne-pain ou que vous demeuriez ignorants des douleurs absurdes que vous causez, pour pouvoir manger à la fin du mois.

Je vous signale juste, dérisoire protestation, que je ne vous sourirai toujours pas la prochaine fois que vous vérifierez la validité de mon passe.

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