Nature morte

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— C’est de ma faute.
— Arrête.
— Je l’ai tué.
— Arrête je te dis.
— Arrêter quoi ? De constater l’évidence ? Ce gosse est mort par ma faute et moi je suis vivant !
— Tu n’y es pour rien. Il t’a foncé dessus, tu ne pouvais rien faire !
— Mais je n’ai rien fait, justement ! Rien ! De nous deux, c’est moi qui aurais dû y rester. Moi, j’ai fait mon temps, tandis que lui avait tout à vivre.
— Pardon. Je sais que c’est choquant, mais c’est le complexe du survivant. Ta vie n’a pas moins de valeur que la sienne. Et puis tu n’y es pour rien. Être entraîné dans quelque chose d’injuste ne veut pas dire que tu en es le responsable.
— Tu t’entends, avec tes grandes phrases ? J’ai vu mourir ce gamin devant moi. Les sauveteurs s’acharnaient sur lui, et ils n’avaient pas même un regard pour moi. Je n’avais pas une égratignure, et lui…
— Et lui il était tellement plein que pour lui faire du bouche à bouche, les pompiers devaient se relayer pour pas être bourrés eux-mêmes ! Tout gosse qu’il était, il était suffisamment vieux pour se payer de quoi saouler tout un régiment. Alors si tu veux te sentir coupable, ok, mais le barman qui l’a servi jusqu’à plus soif est encore plus coupable, ses potes qui l’ont laissé prendre la route sont coupables, et lui-même est coupable de s’être foutu à l’envers.
— … Peut-être. En attendant, va dire ça à ses parents.
— C’est pas parce qu’ils se cherchent un bouc émissaire que tu dois l’accepter. Crois-moi, il était dans un tel état qu’il était mort en tournant la clef de contact.
— Le complexe du survivant, tu dis…
— Ceux qui restent, souffrent.
— Et cette croix de bois noir qu’ils mettront pour inciter les gens qui passent par là à ralentir… je vais me traîner ça toute ma vie…
— Alors vis avec. Ou oublie. Au bout du compte, ça revient au même. D’autres gosses mourront exactement de la même manière partout ailleurs, et, au final, ce ne sera jamais la faute de personne. Ou d’eux-mêmes. Il serait temps que les gens assument, au lieu de se trouver des coupables qui les dédouanent. Qu’ils acceptent l’addition quand on la leur présente. Tant qu’ils ne le feront pas, des morts comme celle-là, je te le répète, ce sera la faute de tout le monde, mais surtout, surtout pas la tienne.
— T’as sans doute raison… Dis ?
— Quoi encore ?
— Ça vit combien de temps, un platane ?

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