Trace

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Daniel Urrutia avait les yeux posés sur le téléphone quand la sonnerie retentit. Malgré les coups de marteau sur la clochette de l’antique modèle, il demeura plongé dans sa réflexion, où un mot tournoyait : “démission”

Il touchait des clopinettes, le café servi par le distributeur automatique était infect, à l’instar de celui qu’il venait de finir pour clore son repas, et une majorité de ses collègues auraient pu partager les bancs de l’école avec sa grand-mère. Daniel Urrutia en avait sa claque. Une dernière volée de clochettes, il ignorait la combientième, le sortit de sa torpeur. Son supérieur était satisfait de lui, autant partir sans gâcher cette bonne impression. Il décrocha.

— Salut Dany, c’est Sharon. Tu… Tu pourrais traiter une affaire en priorité ?

Daniel soupira.

— J’ai pas suivi les infos, c’est quoi cette fois ?
— Non, non, tu n’en entendras pas parler à la télé. C’est… personnel.

Daniel se redressa dans son fauteuil, intrigué.

— Légal ?
— Oui, bien sûr, glapit Sharon, prise de court. Tout à fait légal. C’est juste que… Je connais la victime.
— Oh.
— C’est l’oncle d’une amie d’enfance, dans ma ville natale. Il a 96 ans. Il s’appelle Sandoval. Quelqu’un s’est introduit chez lui, lui a tiré une balle dans le genou pour l’empêcher de fuir et l’a battu jusqu’à ce qu’il dise où il planquait ses économies. La seule bonne nouvelle, c’est que l’agresseur a abandonné son pistolet sur place. Ce qui laisse penser qu’il était défoncé.
— Je… Je suis désolé, Sharon. Donne-moi les références.

Daniel entama sa chasse en rappelant l’officière en charge de l’investigation.

— Inspecteur Bunraku ? Daniel Urrutia, du NTC. Dites, votre Beretta 92, là, vous pourriez me dire où se situe la sécurité ? Plutôt derrière, ou devant la crosse ?
— Ce que j’en sais… Je dois vérifier au dépôt, je vous rappelle.

Bunraku le recontacta au bout d’un quart d’heure.

— La sécurité est placée sur le côté gauche, plutôt en retrait de la crosse. Comme n’importe quel Beretta.

Daniel émit un grognement qui pouvait passer pour une affirmation. Il consulta son bloc-notes.

— Merci. Tant que j’y suis, le numéro de série, à l’avant du canon, à gauche, c’est bien TLI 271653 ?
— Yeap. Un problème avec vos ordis ?

Daniel renifla et remercia simplement son interlocutrice. La position de la sécurité trahissait le clone bon marché. Daniel pianota les touches de son téléphone.

— Bom dia, Jairo. Daniel Urrutia, du National Tracing Center.
— Bom dia, Daniel. En quoi puis-je vous aider ?
— Un PT92 à identifier, s’il vous plaît. TLI271653. Je suppose.
— Des doutes sur les i et les 1 ? sourit l’homme à Porto Alegre.
— Comme d’habitude, soupira Urrutia.
— Aucun problème.

Jairo fournit à l’américain les coordonnées du grossiste auquel avait été vendue la série TLI. Daniel appela alors le grossiste en question. Il patienta à nouveau qu’un employé diligent localise la boutique où avait atterri le lot comportant le pistolet qu’il filait. Ne resterait ensuite qu’à répéter l’opération avec ladite boutique pour obtenir cette fois le nom du citoyen des États-Unis d’Amérique qui avait acheté le P92 pour une cinquantaine de dollars. L’employé dicta les coordonnées de l’établissement à contacter. Le cœur de Daniel bondit : l’indicatif régional était identique à celui de l’inspecteur Bunraku. « Pas d’emballement, se tempéra Daniel. C’est grand, le Michigan. »

— Moutain Home Walmart Supercenter, Janice, que puis-je pour vous ?
— Bonjour Janice. Daniel Urrutia du National Tracing Center.

Tout entrain avait disparu de la voix de la jeune femme.

— Je vous passe mon responsable.
— Volontiers.

Quelques instants plus tard un Kevin Goardner écoutait Urrutia exposer sa requête.

— Je ne peux pas faire ça. Mon patron est en congés actuellement, il marie sa fille à l’autre bout du pays et le registre est enfermé dans son bureau.
— Et vous n’avez pas la clef ?
— Hélas non.
— C’est donc un malheureux concours de circonstances et non une conviction personnelle contre le « contrôle » des armes, qui vous empêche de répondre à une injonction fédérale dans le cadre d’une enquête criminelle ?

Une volée de vocabulaire juridique de ce genre suffisait à intimider la plupart des imbéciles.

— Tout à fait. Un hasard regrettable.
— Et je parie que si je vous demande quand revient votre patron, vous me direz que cette information relève de sa vie privée.
— En effet.
— Ce qui m’obligera à vous appeler toutes les heures pour savoir s’il a rouvert son bureau. Nul doute que vous avez autant de temps à perdre que moi.

L’autre garda le silence. Derrière lui, sa supérette de province bruissait d’activité. Daniel avait assez pratiqué ce genre de petit chef : arrogants avec l’administration fédérale, tyranniques avec leurs employés, obséquieux avec leur patron. Leurs clones sévissaient dans la boutique non loin du NTC, lui aussi situé dans un autre nulle part, de Virginie-Occidentale celui-là.

— Mais comme vous ne voulez pas vous mettre en infraction avec la loi pendant que le magasin est sous votre responsabilité, vous conservez à portée de main les formulaires des ventes réalisées depuis le départ de votre patron, n’est-ce pas ? À moins que vous ne les glissiez un à un sous la porte de son bureau ?
— J’ai accès à celles-là, concéda l’autre.

L’espoir de Daniel s’évanouit vite. Le Taurus PT92 ne figurait pas parmi les trois formulaires que feuilleta Goardner.

— Bon. Et bien merci Mr Goardner. Je vais informer l’inspecteur Bunraku qu’il devra attendre le retour de votre patron pour faire avancer son enquête.
— Vous bossez pour Bunraku ?
— Pas exactement, mais, oui, je mène cette identification à sa sollicitation.
— Il s’est passé quelque chose ?
— Je ne sais pas, Mr Goardner. Enfin, je pense que vous êtes mieux informé des événements de votre communauté et de ce qui a pu arriver au vieux Sandoval, que moi qui suis à des centaines de kilomètres de votre ville du Michigan.

Dany avait déjà entendu ce couplet-là dans les bureaux. La jouer perso, amadouer, rappeler que tout « fed » qu’il était, Dany travaillait non pas pour les technocrates de D.C. mais pour les shérifs de comtés paumés comme Mountain Home, Michigan. Avec ses collègues du NTC, il aidait les forces de l’ordre à protéger les habitants de ces patelins et à en débusquer les criminels. To protect and to serve, comme disait l’autre. D’aucuns intitulaient cette comédie « faire vibrer la corde émotionnelle ». Dany la nommait plus pragmatiquement « culpabilisation ».

— Répétez-moi votre numéro de série ?

Cinq minutes plus tard, Goardner lui fournissait un nom et une adresse. Ils prirent congé et l’employé fédéral rappela comme promis l’inspecteur Bunraku. Elle avait quitté les locaux du commissariat depuis une heure. Il consulta sa montre : le cadran affichait vingt heures passées. Les horaires d’ouverture du Walmart l’avaient induit en erreur. Il laissait un message au policier de permanence. Dix minutes plus tard, Mary Bunraku le rappelait depuis son portable.

— Les gars du poste m’ont communiqué le nom du propriétaire du Beretta ! Merci beaucoup ! Tout ça sans vos ordis, vous avez dû vous marrer !
— Les ordinateurs sont interdits au NTC, inspecteur, répondit Dany posément.
— Hein ? La nuance amusée dans sa voix dénotait l’incompréhension.
— La NRA s’est assurée qu’aucune base de données accessible par un moteur de recherche ne pourrait rassembler les numéros de série ou les noms des acquéreurs d’armes sur le territoire américain. Nos ordinateurs ne sont pas en panne, nous n’en avons pas. J’ai juste eu de la chance que mes interlocuteurs répondent vite au téléphone. Et que le magasin qui a vendu le Taurus n’ait pas mis la clef sous la porte. Sinon le registre aurait atterri dans nos cartons, et les fouiller nous aurait pris des semaines.
— Vous plaisantez ?
— Je préférerais. Rappelez-moi quand vous aurez coincé un suspect, Inspecteur. Ça m’intéresse.

Dany rentra chez lui, éreinté. Il n’avait même pas eu le temps de préparer sa lettre de démission.

Le lendemain, Daniel Urrutia passa une matinée ordinaire au NTC, à contacter par téléphone fabricants et importateurs, détaillants et grossistes aux quatre coins du pays, redistribuant les recherches qui aboutissaient sur des commerces fermés à l’armée de vieillards volontaires et de retraitées obstinées qui parcouraient les microfilms des archives. Alors qu’il partait en pause déjeuner, le téléphone sur son bureau sonna. Plus mû par une sorte de résignation que par la conscience professionnelle, il revint sur ses pas et décrocha.

— Agent Urrutia ? Mary Bunraku, je ne vous dérange pas ?

Ça l’amusait toujours qu’on l’appelle « Agent » alors qu’il n’était que prestataire.

— Non, non, allez-y, Inspecteur.
— L’individu dont vous nous avez communiqué le nom hier soir ? La chance nous sourit : on l’a arrêté ce matin et relevé ses empreintes. Les premiers résultats montrent des correspondances avec celles qui couvrent chaque meuble de chez Sandoval. C’est à vous qu’on le doit, Dany. Merci.
— De rien.

Ils échangèrent quelques banalités et reposèrent chacun le combiné de leur côté. Dany jeta un coup d’œil circulaire à son bureau. Un salaire de misère. Des collègues vieux comme Hérode. Et ce genre de coup de fil. Il allait peut-être bien rester.

Cette histoire est inspirée de la réalité du National Tracing Center telle que décrite dans cet article de GQ, Inside the Federal Bureau of Way Too Many Guns. D’après une histoire vraie, donc, comme on dit dans les films. Hélas.

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