De la communication, de l’Internet et de ce qu’il s’y dit

9 min read

Derrière ce titre un peu pompeux se cache la synthèse que je fais de quelques semaines d’écoute de l’émission Place de la Toile sur France Culture. Cette synthèse est évidemment subjective, et ne retient que les points qui ont alimenté ma propre réflexion. J’espère réussir à vous la faire partager et à susciter une discussion intéressante.

On reproche couramment à l’Internet de constituer un ensemble de niches culturelles, une sorte de ruche où chaque site représenterait une alvéole hyper-spécialisée sur un sujet. Cette critique est généralement émise par des gens qui se référent au monde dit réel (car il semblerait que la virtualité de l’Internet le rende irréel).

Pourtant quand je me rends chez un marchand de journaux, je constate que l’offre de titres est pléthorique : les parutions spécialisées sont légions, plus que ne peut en contenir les étalages. Internet est autant spécialisé que les mass media des années 60 étaient universels par obligation. Tout le monde parlait de l’unique programme télévisuel regardé la veille, puisque tout le monde avait vu la même chose. Cette universalité s’apparentait plus à une unicité du culture, là où aujourd’hui on peut découvrir tout sur tout : pour peu que l’on cherche, l’Internet peut s’avérer une véritable source de savoir. L’exemple le plus flagrant est bien évidemment Wikipedia, dont les détracteurs raille souvent l’imperfection et le côté bric-à-brac. Outre que cela dénote une certaine méconnaissance du sujet, Wikipedia recelant moins d’erreurs à un moment donné que l’Encyclopedia Britannica, cette critique se base encore une fois sur des références obsolètes.

Comparer un site internet dont la mise à jour est instantanée et collective – et ce en plusieurs langues – à un volume papier arrêté à un moment donné pour pouvoir être imprimé revient à comparer le modèle vivant et sa photographie. Wikipedia est imparfait en cela qu’il est en éternel perfectionnement. Sa marge de progression est infinie, là où une encyclopédie papier est nécessairement “finie”, dans le sens premier de limitée dans le temps : il faut arrêter les corrections pour pouvoir passer sous presse. A l’aide des nécessaires et inévitables garde-fous de la modération, l’Internet est mieux armé pour retranscrire les mouvances du savoir. Les géants de la recherche internet, Google en tête et Microsoft sur ses talons, l’ont bien compris en implémentant des fonctions de recherche prenant en compte le “temps réel”, à savoir tout ce qui se publie sur Facebook et Twitter.

Ce mouvement perpétuel d’internet comporte beaucoup de bruit parasite. Laissons de côté les spams et autres sites pornos dont nous sommes hélas inondés. . Prenons des sites qui nous intéressent : premier exemple de sélection que nous pouvons effectuer sur ce bruit. Je ne vais jamais sur les sites people, pas plus que je n’achète leurs publications papier. En cela, Internet ne diffère pas de la télévision. Nous avons même le choix de laisser notre ordinateur éteint. Mais gardons-le allumé pour nous attarder sur les réseaux sociaux. Suivre les informations délivrées par FB et Twitter peut relever de l’exploit. D’aucuns vous diront même que ces sites ne sont justement que des machines à bruit. Après tout, savoir qu’un tel fait ceci ou cela, apprécie telle ou telle chose, n’a qu’un intérêt limité, voire nul. Et pourtant. Rappelons le fonctionnement de ces sites. Vous décidez de suivre ce que dit “Martin” : cette déclaration volontaire part du du principe que ses “déclarations”, statuts ou liens, peuvent vous intéresser. Elles viennent donc s’ajouter dans votre flux d’informations. Quand bien même Martin ne parle que de sa journée de boulot, de ses projets de soirée, de comment vont ses enfants, cela a un intérêt, qui n’est pas différent de celui qui vous ferait décrocher votre téléphone pour prendre de ses nouvelles.

La majorité du bruit des réseaux sociaux n’est rien d’autre que ce dont les relations sociales (justement) sont faites : bonjour, comment ça, et hier t’as regardé quoi, et ce week-end tu fais quoi ? Faites une liste – en direct – de tout ce que vous dites à votre famille, à vos amis, à vos collègues, à votre boulangère durant la journée : vous serez bien obligés de constater que pour l’essentiel, il s’agit de propos “vains et insignifiants”, et pourtant essentiels à la cohabitation entre êtres humains (pour une part, il s’agit même de politesse). Il est donc naturel et oserai-je dire sain que nous fassions la même chose sur les sites de réseaux sociaux. Leur intérêt ne sera finalement conditionnés que par l’usage dont nous en ferons, concept repris par de nombreux acteurs du Web sous la forme suivante : “ce n’est pas l’outil qui fait l’usage, mais l’usage qui fait l’outil”. Il ne dépend que de vous de prolonger cette entame de conversation en prenant des nouvelles de manière plus complète, par message privé, mail, téléphone, voire, soyons fous, en vous rencontrant au café du coin.

Les liens proposés par vos amis relèvent du même liant social. Renvoyer vers une vidéo débile est aussi utile que de raconter une histoire drôle. Exposer une bibliothèque, une CDthèque ou une vidéothèque chez soit consiste à présenter ce que l’on a apprécié : cette présentation engendrera des échanges autour des ouvrages en question : échange physique du contenu (prêt) et échange d’idées (j’ai aimé / pas aimé, je connais / connais pas). Ces échanges renforceront les accointances – on est rarement ami avec quelqu’un dont les opinions divergent de trop – mais aussi suscitera des découvertes. On touche là au principe de la sérendipité que nous pratiquons tous sans le savoir. La sérendipité consiste à trouver ce que l’on ne cherchait pas. Par exemple, en prenant banalement des nouvelles du week-end d’un ami, il vous parle d’un film qu’il est allé voir, et sa description vous donne envie de voir le film. En cherchant à être poli, vous trouvez un film. De la même manière, en parcourant les grands titres d’un journal à la recherche d’une information en particulier, vous tombez sur une dépêche traitant d’un tout autre sujet. Étendu au domaine artistique, ce principe peut revêtir l’appellation d’inspiration : “Life is crowdsourcing” comme le dit l’écrivain américain William Gibson quand il explique que laisser vagabonder son attention lui est véritablement profitable dans son processus créatif.

La communication doit-elle alors prendre la pas sur tout autre chose ? Aux Etats-Unis les pouvoirs publics sont confrontés à un véritable problème de santé et de sécurité : les jeunes envoient des SMS au volant avec une fréquence et une perte d’attention telles que le nombre des accidents de la route explosent. Actuellement, des campagnes sont donc menées pour sensibiliser la population et interdire les SMS aux volants. Pourquoi cela n’arrive-t-il pas chez nous ? Un premier élément d’explication simple serait de dire que nous sommes plus responsables que nos cousins d’outre-Atlantique ou plus “responsabilisés” par d’autres campagnes, comme celles contre l’alcool au volant. A voir. Une autre piste serait de prendre en considération l’age bien plus précoce à partir duquel les américains peuvent conduire une voiture en dehors de toute surveillance (seize ans étant l’âge légal du permis là-bas). Encore trop peu important. C’est en posant la question de quoi privilégier entre la communication et le déplacement, qu’un sociologue (je n’ai hélas pas retenu le nom) a, semble-t-il, trouvé une réponse : il semblerait bien plus que nous soyons plus épargné par ce problème grâce à notre infrastructure de transport en commun (pourtant fortement critiquable). Nous envoyons proportionnellement autant de SMS, mais depuis bus, métros et trains. Le temps de communication n’est pas accaparé par la concentration qu’implique la conduite. De là il propose un changement de paradigme : en privilégiant communication sans défavoriser le déplacement, on en vient à renforcer le système de transports en commun, et donc à diminuer le trafic automobile, conséquence bénéfique aussi bien pour les villes engorgées que pour le climat en général.

Ce scénario idéal(iste) suscite toutefois une question : que dit-on de si important qui ne puisse attendre ? Encore une fois, les réponses sont multiples. Si je suis un professionnel, je ne peux pas attendre, je dois communiquer. A contrario, apprendre à attendre est essentiel pour se ménager un espace de décompression. On peut se demander si celui-ci sera optimal dans des bouchons ?

Si je suis un particulier, mes communications peuvent sans doute attendre : je pourrai exploiter mon temps de transport libéré par de la lecture. Tout comme je pourrai communiquer sur cette lecture : on en revient à ce que je disais sur les liens “Martin a aimé ça” qui pourront entraîner des échanges. Lire un livre ou écouter un album de musique est aussi important que d’en parler autour de soit pour le partager. Dana Boyd rapproche cette communication “de tout et de rien” sur les réseaux sociaux de “l’inactivité” des groupes de jeunes qui “traînent”. Elle explique ainsi qu’à faible dose, mais à dose réelle, cette improductivité est productive pour plus tard. “Zoner” permet d’apprendre à exister, d’une manière ou d’une autre, dans le groupe, dans un groupe, bref, dans la société. Elle souligne le fait surprenant que seules les toutes premières années de la scolarité (la maternelle, pour résumer) sont consacrées à cet apprentissage de la vie en société, un aspect qui disparait intégralement (si on excepte la discipline et la cour de recré) par la suite. Bien malin pourtant qui dirait avoir tout compris des relations humaines à six ans. Je ne sais pas comment cela pourrait s’intégrer dans un cursus scolaire où on oublie déjà tant de choses, mais la question mériterait d’être posée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.