PS – 31 défis d’écriture, jour 26

5 min read

Alors que la fin de mon défi d’écriture approche, une petite lettre, à lire jusqu’au bout.

Cher Jules,

j’espère que tu vas bien. Ici c’est pas facile tous les jours, sans toi. Tu nous avais prévenus, avec ton air de rien dire, tes manières de besogneux sans être faraud, alors on savait à quoi s’attendre. Mais même, tu vois, on avait beau savoir, on ne voulait pas y croire. Ton départ a laissé un grand vide. Je ne sais pas comment l’exprimer. Je n’ai pas ton éducation. Il y a sans doute des auteurs très doués qui ont exprimé ça avant, cette impression qu’il manque quelque chose ou quelqu’un, cette absence tellement forte, tellement précise qu’elle occupe toute la pièce. Comme un immense trou dans le plancher. Il manque quelque chose et on ne voit plus que ça, alors que ce n’est pas là. Bizarre, hein.

Pourtant, rassure-toi. L’atelier tournait bien avant et malgré le coup au moral quand tu es parti, ça tourne encore. Cela dit, on se rend compte aujourd’hui de tout le boulot que tu abattais, et pas le plus rigolo. Alors merci.

Je sais, et les copains avec moi, on le reconnait, que nos relations n’étaient pas faciles. Je ne parle pas des… différents qu’on a pu avoir. C’était entre nous. Du passé. Non, je parle de nos origines. On n’était pas du même monde, pas nés du même bord. Ça sonne comme une chanson, presque. Ou de la poésie, pas de la bien grande, j’admets. Oh, y en a même ici qui disent qu’eux étaient nés dans le ruisseau et que toi ta famille a toujours été sur la berge, voire qu’elle en a poussé à l’eau. Ta famille, je sais pas. Sûr que ton père, ton oncle, c’était quand même de l’aristocratie pur jus. Les sans-culottes avaient beau avoir pris la Bastille un jour de juillet 1789, des familles comme la votre, il en restait plein. Mais ton frère et toi, vous vouliez changer les choses, il faut bien le reconnaître. On y a cru. On, je veux dire nous : les camarades, toi, ton frère, moi, tous dans la même galère, tu disais. Entre ton expérience, le gros lot que la syndicale avait gagné au loto, notre projet, et là encore je dis “nous”, nous avions un bel avenir et les atouts pour le mener à bien. Ca a fonctionné un temps, un heureux temps. Oui, nous avons été heureux dans cette usine : les gars fabriquaient des vélos, ils aimaient ça, et leurs familles mangeaient à leur faim. Un bonheur simple mais suffisant. Tu y as contribué. J’en entends aujourd’hui qui râlent sur les patrons “papa”. Je ne t’ai jamais considéré comme un papa, mais sans doute parce que je ne te considérais plus comme un patron, ce soir de juillet où toi, François et moi on a donné du coup de poing dans la gueule des froides queues qui venaient crotter ton salon sur ordre de ton oncle. J’aurais jamais cru ça de toi, leur gueuler l’Internationale rien que pour les énerver. T’avais changé, Jules. Moi aussi, remarque. On avait fait un pas l’un vers l’autre. Drôle de paradoxe, quand tu y penses.

Et puis la guerre est arrivée. Victoire et toi, vous avez dû partir. C’était mieux comme ça. C’était trop dangereux pour elle, et donc pour toi. Les copains avaient beau dire qu’on ferait “rempart de notre corps”, je savais bien que c’était de l’esbroufe. C’était plus que du coup de poing qu’il aurait fallu envoyer. D’ailleurs, y en a plus d’un qui a fermé sa gueule quand les schleus sont venus réquisitionner l’usine. Je reproche rien, remarque, j’aurais pas fait mieux : des bouches à nourrir, on en avait tous. On a fait le dos rond en attendant que ça passe, en limitant la casse. Tu étais rodé à cet exercice, mais la houle était trop forte. Fallait prendre le large ce coup-là. Et ça, je te le reprocherai pas. D’autant que tu nous es revenu, avec la Victoire – tu me permets le jeu de mots ? Je me doute que oui. Et l’affaire est repartie comme avant. Mais le cœur n’y était plus. L’époque avait changé. Cette guerre n’a pas brisé que des vies, elle a aussi fracassé des rêves. Le nôtre, celle d’une usine qui serait aussi une famille, avait duré un temps et nos vélos ont rendu de fiers services quand l’essence était rationnée. Mais à la Libération, nos biclous ne pouvaient pas lutter contre la toute puissante deux-chevaux. “Un vélo à qui on a mis des portières”, raillais-tu. Ça s’est vendu comme des petits pains, pourtant. Et l’usine a été racheté. Tu es resté. Tu faisais partie des meubles, des machines. Tu avais mis tes conditions pour que le nouveau propriétaire ne puisse pas faire n’importe quoi de nos emplois, de notre savoir-faire. Ca me fait bizarre de penser à toi comme à un garde-fou, toi que ta famille jugeait tellement excentrique de prendre fait et cause pour nous – sans que la plupart des camarades en sache rien. C’était ta croix. Maintenant que tu es parti, beaucoup pensent que je vais reprendre le flambeau. Merci du cadeau, hein !

Bref. Moi qui suis pas doué pour la parlotte, voila que j’ai écrit plus que… que je n’en ai le souvenir. Tout ça pour dire que tu nous manques. Tu me manques. Porte-toi bien.

Ton ami,
Sébastien

PS : on a mis des œillets, comme tu avais demandé. Du coup, avec les copains, on trouvait ça un peu “gagne-petit”, à côté des autres. Alors on en a mis plein. Ça forme un vrai tapis. Sans doute que tu le savais, vieux grigou. Mais tu avais raison, encore une fois : ta tombe est plus jolie comme ça.

Picnic

Janedo70 / Pixabay

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2 Commentaires

  1. MJM

    essaie de faire plus gai demain !

    Répondre
    1. Frédéric MeurinFrédéric Meurin (Auteur de l'article)

      Ça devrait !

      Répondre

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