La Traque

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Dans sa poitrine, deux grands feux brûlaient. Il avait couru, couru, couru. La combinaison censée lui faciliter la vie sur cette planète étrangère l’encombrait et le ralentissait. Il s’était glissé au fond d’une anfractuosité de roche, et tâchait de se reposer

Sa mission consistait à définir le niveau de dangerosité de la planète ; il ignorait, à ce stade, s’il parviendrait seulement à rentrer pour remettre son rapport. Comment étaient classées les expéditions qui ne revenaient même pas ? Leur échec était-il attribué aux hostilités rencontrées sur place, ou gardait-on l’hypothèse d’une défaillance technique, de l’accident bête ? « La planète est déserte, mais l’éclaireur est tombé d’une falaise. Voilà voilà voilà. »

Il imagina la tête des membres de la commission d’exploration, une moue contrariée barrant leurs visages ternes. Le rire que lui arracha la vision acheva de lui faire cracher ses poumons. Pris de panique, il balaya les alentours du regard. Soulagement. Ils ne l’avaient pas repéré. Encore un peu de répit. Comment tout cela avait-il pu tourner aussi mal ?

La rentrée dans l’atmosphère s’était déroulée correctement, un temps dégagé lui avait permis d’atterrir sans encombre quelques heures auparavant. Les premiers contrôles effectués, il avait réalisé une sortie. Rien que de très standard, quelques pas à l’extérieur. Il ne s’était donc éloigné que quelques instants. Assez pour se faire surprendre.

Il avait pourtant respecté les procédures que ses instructeurs lui avaient enseignées. Après tout, reconnaître des territoires hostiles constituait l’essentiel de sa formation, et lui avait valu toutes ses promotions, son grade actuel et de belles perspectives. À la mesure des dangers encourus, en somme. « Dans tous les cas, vous aurez une retraite rapide. Peut-être même que vous serez vivant pour en profiter. » Les paroles du recruteur résonnaient dans sa mémoire chaque fois qu’il avait assisté aux funérailles d’un compagnon d’armes tombé à des années-lumière de chez lui. La sépulture ne contenait qu’une boîte vide. Les familles espéraient parfois que les membres de la mission suivante récupéreraient le corps de leur héros abandonné sur une planète lointaine : en vain.

Les analyses atmosphériques revinrent en mémoire du fuyard : l’oxygène atteignait ici de telles concentrations que la moindre brèche dans son scaphandre le condamnerait, dissolvant sa chair jusqu’à la dernière miette.

Cette pensée le secoua. Qu’est-ce qu’il foutait là ? Il reviendrait. La résolution se forgea dans son esprit. Impossible qu’il laisse son cadavre fondre sur ce caillou du fond de la galaxie. Semer ses poursuivants, regagner son vaisseau, en chasser les occupants… Il ignorait comment ce groupe de sentinelles avait réussi à ne serait-ce que détecter l’appareil malgré son camouflage, encore y pénétrer en si peu de temps, lui barrant toute retraite. Ils avaient avancé sur le vaisseau – et dans le vaisseau – malgré son champ d’invisibilité ; soit ce comité d’accueil disposait d’une technologie aussi évoluée que la sienne, soit l’explorateur avait joué de malchance et atterri sous leur nez : invisibilité ou pas, un atterrissage soulève pas mal de poussière… Technologie ou hasard, ils avaient surtout fait montre d’une coordination et d’une rapidité qui l’auraient émerveillé, s’il n’avait pas failli en être victime. Des as du contre-espionnage, sans aucun doute, une équipe rodée à travailler ensemble, à ne laisser passer aucune menace. La barrière de la langue l’avait empêché d’expliquer qu’il ne représentait aucun danger, et la traque avait débuté. Cependant comme tout éclaireur, il entretenait une condition physique irréprochable et bénéficiait d’un matériel dernier cri. Associés à son expérience, ces atouts lui avaient permis de semer ses poursuivants.

Un coup d’œil sur un écran de sa combinaison lui indiqua la direction à prendre pour retourner au vaisseau. Le satellite qu’il avait laissé en orbite avant d’entamer sa descente compléta la carte de relevés topographiques. Son ordinateur embarqué lui proposa trois itinéraires, sur lesquels il réfléchit un instant. Tous comportaient des dangers : longue plaine à découvert, pentes escarpées, cours d’eau… Il opta pour le second, sur un savant mélange de reliefs accidentés à son avantage, de rapidité de parcours, et de hasard.

De toute évidence, les sentinelles avaient perdu sa trace. Plus aucun signe de leur part depuis qu’il avait réussi à se cacher dans ce trou. La survie primait sur la dignité. Il s’extirpa de sa planque, s’assura que personne ne l’observait et s’étira, avant de repartir au petit trot dans la direction que pointait son ordinateur. Le chemin qu’il avait sélectionné s’avéra plus simple que prévu et bientôt il parvint en vue de la rivière qu’il avait traversée en toute hâte à l’aller. Il n’avait pas pris le temps de vérifier sur l’instant, mais il supposait que c’était à ce moment que les sentinelles l’avaient abandonné. Leur morphologie ne leur permettait sans doute pas de s’aventurer dans des eaux aussi profondes, tandis que lui évoluait sans difficulté dans cet environnement.

Il décida de contourner les rochers et d’aborder la rive où le satellite lui indiquait ce qui ressemblait le plus à un gué. Le courant semblait faible, mais sa combinaison commençait à lui peser. La boue lui collait aux semelles et il manqua de glisser plus d’une fois en quelques instants. La fatigue l’avait bel et bien rattrapé, elle. Il sonda les eaux sombres devant lui, rassemblant ses forces. Un mouvement attira son regard sur le côté. Dans les rochers. Non – les rochers ! Les rochers s’avançaient vers lui ! Il réalisa son erreur. Si les indigènes avaient percé son camouflage à jour, c’est parce qu’ils disposaient eux aussi de systèmes de dissimulation. Des rochers, tu parles, des véhicules blindés, oui ! Il se jeta à l’eau, plongeant sur sa gauche, profitant du courant pour s’éloigner de ses assaillants. Avec un peu de chance, les capacités tout-terrain de l’engin ne lui permettraient pas de le suivre dans l’eau. Vu son volume, cela paraissait peu probable.

L’éclaireur reprit pied sur la berge opposée et osa un coup d’œil. Sa confiance disparut aussitôt. La boue, le courant, la profondeur, rien n’avait arrêté les massifs blindés. Des véhicules amphibies, le comble. Il fallait maintenant détaler au plus vite ; ce que ce genre d’engin gagnait en mobilité, il le perdait la plupart du temps en vitesse pure. Il démarra sur un rythme moins soutenu qu’il l’espérait. Tenir un sprint, juste de quoi distancer l’adversaire – et prier qu’il ne dispose pas d’arme de tir. Les premières sentinelles n’en avaient pas, mais pouvait-il prendre un tel risque ? Zigzaguant parmi les herbes hautes, le militaire déployait toute la science de son entraînement, transformé en réflexes, pour sauver sa peau. Ses huit membres accrochaient le sol, le poussant toujours plus avant. Dans le casque, le fluide qui reproduisait les composés océaniques de sa planète d’origine bouillonnait. Devant lui, les plantes laissèrent place à une bande de terre, et il ne perçut que trop tard le vrombissement qui l’écrasait.

Le bushman sortit de son véhicule pour voir dans quoi il avait roulé. Était-ce la proie de cette meute de hyènes ? Ou ce qui avait dérangé les hippopotames, près du fleuve ? La bestiole avait surgi sur la route d’un coup et il n’avait même pas pu tourner le volant pour l’éviter – valait mieux pas, d’ailleurs, les jeeps gardaient mieux la route en heurtant tout droit un obstacle qu’en essayant de l’esquiver. Drôle de bestiole. Pas eu le temps de bien voir, ça ressemblait à… à quoi ça ressemblait au juste ?

Paysage de savanne.

ajuprasetyo / Pixabay

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2 Commentaires

  1. MJM

    Étrange, … suspense réussi !

    Répondre
    1. Frédéric MeurinFrédéric Meurin (Auteur de l'article)

      Merci !

      Répondre

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