Matière à rêver #0 (mai 2024)

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Fut un temps où je partageais mes lectures, écoutes et autres flâneries. Avec l’animation d’un club lecture dans mon village, je réalise que certaines évidences pour moi constituent de jolies découvertes pour d’autres… et comme certains livres, disques et plus rarement films me surprennent, pourquoi ne pas les partager ? Tour d’horizon du mois écoulé !

Littératures

Tome 3 de La Passe-miroir de Christelle Dabos : La Mémoire de Babel
La Mémoire de Babel, le tome 3 de La Passe-miroir de Christelle Dabos :

Troisième tome de la tétralogie de La Passe-miroir de Christelle Dabos, La Mémoire de Babel m’a prodigieusement résisté. De façon assez surprenante : l’écriture est agréable, sans difficulté, ça se lit bien comme on dit. Et l’histoire donne envie d’être découverte – pourtant j’avais toutes les difficultés à poursuivre la lecture. Quand j’ai compris que je supportais mal que l’héroïne subisse du harcèlement scolaire, le récit s’est débloqué et j’ai pu découvrir la conclusion de cet épisode. Passage au tome 4, donc, avec une légère appréhension sur l’orientation globale : j’espère ne pas avoir deviné la résolution de l’intrigue de la tétralogie, car elle me décevrait beaucoup… je vous en reparle vite !


En attendant la fin du monde, de Marc Dubuisson, Tome 1
En attendant la fin du monde, de Marc Dubuisson, Tome 1
En attendant la fin du monde, de Marc Dubuisson, Tome 2
En attendant la fin du monde, de Marc Dubuisson, Tome 2

Ma faiblesse financière me perdra : quand Marc Dubuisson a lancé son financement participatif pour le tome 2 de En attendant la fin du monde, j’ai craqué. Bien m’en a pris : ces dessins de presse restent drôles (car la sélection est bien faite, et commentée de rappels qui remettent les gags en contexte), et dans un style qui se perd. Dubuisson se souvient en effet que la satire et les moqueries doivent viser les puissants et non les faibles comme trop d’humoristes-qui-peuvent-plus-rien-dire tendent à l’oublier. Bref, un bouffon utile. Ces deux albums mordants méritent le détour. Et en plus c’est pas cher.


OK. Donc. Si vous n’aimez pas l’excentricité anglaise, passez votre chemin.

L’affaire Jane Eyre, c’est un roman :

  • fantastique : certaines personnes ont des pouvoirs (comme voyager dans le temps), il y a des vampires et des loups-garous, bref, le surnaturel fait partie du presque-quotidien;
  • uchronique : nous sommes dans les années 80 et la guerre de Crimée oppose encore et toujours depuis 118 ans la Russie tsariste et la Grande-Bretagne (qui a fort à faire avec la guerre de sécession avec le Pays de Galles), le voyage aérien se fait en dirigeable et … bref, vous voyez l’idée !
  • discrètement dystopique : une mégacorporation qui a contribué à la reconstruction de l’Angleterre après l’occupation nazie (oui oui) est en train de prendre le contrôle du pays;
  • décalé : et j’emploie ce terme fourre-tout à dessein car comment décrire autrement un univers où une société commercialise des kits de clonage pour espèces disparues (gros succès pour le dodo), où la littérature fait l’objet d’un trafic plus important que la drogue, et où les querelles sur la paternité des pièces de Shakespeare provoquent des émeutes.
L'affaire Jane Eyre (Thursday Next #1), de Jasper Fforde
L’affaire Jane Eyre (Thursday Next #1), de Jasper Fforde

Vous avez l’impression que tout ça fait “trop” ? Et bien détrompez-vous, car c’est là toute la force du roman. Tous ces éléments sont distillés patiemment, au fil du récit, par petites touches sur lesquelles vous vous arrêtez en “double take” comme disent les anglais. Est-ce que j’ai bien compris ce que j’ai lu ? Oui ! D’ac-cord ! Et tout ça dans un récit haletant avec un méchant énorme et délicieusement détestable. C’est baroque, déjanté et entraînant. What’s not to like, darling ?


Contrairement à ce qui précède pourrait laisser croire, je ne lis pas que des choses qui m’enthousiasment. Un rapide mot sur Les années douces (tomes 1 et 2) de Jiro Taniguchi, d’après le roman de Hiromi Kawakami.

Vous l’aurez compris, je suis un peu resté au seuil de la relation entre cette femme et son ancien professeur, de trente ans son aîné. C’est crédible, pudique, mais un peu trop froid pour moi.

Les années douces, tomes 1 et 2, de Taniguchi et Kawakami
Les années douces, tomes 1 et 2, de Taniguchi et Kawakami

(Quartier lointain, du même auteur, m’a davantage plu, mais c’est une lecture d’avril alors…)


Lou Sonata, Tome 1, de Julien Neel
Lou Sonata, Tome 1, de Julien Neel
Lou Sonata, Tome 2 de Julien Neel
Lou Sonata, Tome 2 de Julien Neel

Un ami m’a fait découvrir Lou il y a… LONGTEMPS OK ? J’ai suivi les huit premiers tomes, qui évoluaient de la forme “une planche – un gag” vers l’histoire complète sur un tome. L’héroïne grandissait et le récit prenait des directions parfois surprenantes mais toujours rafraîchissantes.

Lou Sonata, c’est le second cycle qui suit désormais une jeune adulte dans sa vie d’étudiante et de jeune femme. Peut-être pas le récit le plus original du monde, mais j’ai plaisir à retrouver ce personnage, comme d’apprendre ce qu’est devenue une amie perdue de vue depuis longtemps. Vivement le troisième et dernier tome !


En mai, à la maison, nous avons fini d’écumer tout ce que notre bibliothèque proposait de Jiro Taniguchi. Quartier lointain, évoqué plus haut, L’homme qui marche, Les années douces, commenté ci-avant, Un ciel radieux (que j’ai soigneusement évité après que ma compagne l’a lu et révélé que non, c’était trop triste pour moi), et enfin Sky Hawk, guère plus réjouissant puisqu’il évoque la conquête de l’ouest : comprendre l’inexorable avancée des blancs sur les territoires amérindiens. Bref, le récit d’un génocide, que même l’intervention probable mais sans doute fictive de deux samouraïs émigrés aux États-Unis après la défaite de leur clan ne saura empêcher.

Sky Hawk, un manga de Jiro Taniguchi
Sky Hawk, un manga de Jiro Taniguchi

Sky Hawk a un petit côté Danse avec les loups, avec un brin d’espoir supplémentaire, en attribuant une partie de la victoire amérindienne à ces deux samouraïs et aux techniques qu’ils enseignent aux natifs (ce qui est discutable vu que cela enlève le mérite de cette victoire aux seuls guerriers de Sitting Bull). Le récit s’achève sur cette victoire sans cependant occulter l’inexorable défaite du peuple indigène – elle est cependant expédiée dans la dernière douzaine de pages. C’est le lot de bien des uchronies : le “et si” aboutit rarement à quelque chose de convaincant (et en plus, ici, c’est déprimant).


Le syndrome du varan, de Justine Niogret
Le syndrome du varan, de Justine Niogret

Je pourrais vous raconter pourquoi j’ai pris ce livre à la médiathèque, mais ce serait très anecdotique et inapproprié dans ce cas précis.

L’écriture de Justine Niogret me file une grande claque à chaque fois. Et là, comment dire. Le syndrome du varan est très bien écrit. Pardon pour cette banalité, mais je ne sais pas comment mieux l’exprimer. Enfin si : l’écriture, sèche, âpre, ramassée, va à l’essentiel, en rendant parfaitement le détachement de la narratrice dans tout ce qu’elle traverse, détachement qui donne son titre au livre ; celui d’un varan dans la boue.

Et ce que traverse la narratrice, c’est une enfance piétinée, et le regard qui pèse sur les victimes. Comment elles se reconstruisent. Ce n’est pas dur à lire, même si c’est très cru.

Et même si ce type de récit vous fait peur, je ne peux que vous le recommander. Ce livre peut faire de vous un être humain meilleur parce qu’il vous invite à vous regarder en face. Attention : ce n’est pas toujours beau à voir. Mais personnellement, ce livre me permet d’évoluer. Il me donne les clefs pour devenir un être humain toujours un peu plus décent.

Lectures ludiques

Black Sword Hack, Ultimate Chaos edition
Black Sword Hack, Ultimate Chaos Edition

Deux ans que le landernau rôliste en parle. J’ai attrapé une copie sur le marché de l’occasion de Black Sword Hack, un jeu de rôle aux règles très simples qui peut aussi servir d’outils à la création d’univers – ou du moins de cadre de campagne. Probable que dans les jours prochains, je m’essaye à l’exercice parce que c’est fun.

Si vous cherchez un jeu facile à jouer, où les règles viennent pimenter la narration, dans une ambiance dark fantasy à la Elric et autre Conan, foncez. Ça se lit très vite, et le livre promet des heures de jeu.

Et si l’anglais vous rebute, ça tombe bien, ça sort en français.


Acheté lors d’Octogônes 2023, quand j’avais la tête encore farcie de Vermine 2047, la proposition de Bois Dormant m’avait séduit sans que je le lise de suite.

Nous jouons ici des membres d’une communauté pacifique, dans une ville isolée du reste du monde à cause d’une étrange épidémie qui plonge les malades dans un sommeil similaire à une stase : plus besoin de manger ni de s’abreuver. Les immunisés tentent de s’organiser malgré les pénuries, la nature qui reprend le dessus plus que de normal, et peut-être même quelques esprits qui s’éveillent.

Bois dormant - Vivre parmi les ronces, un jeu post apocalyptique optimiste de Melville
Bois dormant – Vivre parmi les ronces, un jeu post apocalyptique optimiste de Melville

Ces éléments somme toute classiques sont modulés par cette contrainte narrative forte : la communauté à laquelle appartiennent les personnages est une communauté pacifique.Je le répète, car c’est important : ici, les problèmes ne seront pas résolus par la violence, mais prévenus par la discussion, l’échange, ou la neutralisation diplomatique des adversaires. J’étais dubitatif sur les récits qui pouvaient émerger d’une telle contrainte, et pourtant, à la lecture du livre et des exemples de parties, je referme l’ouvrage convaincu. Sans être tout rose ni simple, ce futur serait presque enviable. L’exercice est franchement intéressant et permet de faire un pas de côté par rapport aux récits traditionnels d’affrontement.


Into the Odd, un jeu de rôle de Chris McDowall traduit par le Grümpg chez les XII Singes
Into the Odd, un jeu de rôle de Chris McDowall traduit par le Grümph chez les XII Singes

Serais-je en train de lire des jeux à l’occasion de leur ressortie (en VF, en deuxième édition) ? Vous n’avez aucune preuve. Même si Into the Odd Remastered est en financement par ici.

Le jeu de rôle Into the Odd propose de vivre des aventures à l’ancienne : les PJ partent explorer des ruines étranges et fantastiques, où le temps et l’espace se déforment – quelle idée d’aller construire une ville juste au-dessus, me direz-vous ? Bah c’est pratique pour partir en exploration, et pour retourner vendre ses découvertes, non ?

Into the Odd, à l’origine veut dire “Into the Original Dungeons & Dragons”, mais la version finale s’est éloignée de cela, pour proposer un jeu bien plus simple en termes de règles, et donc bien plus rythmé – ici on va à l’essentiel. L’enjeu est clair : fouiller des ruines et autres endroits peu fréquentables pour en rapporter des trucs et des machins qui amélioreront le quotidien (par leur revente ou leur utilisation). BIEN SÛR QUE ÇA VA MAL SE PASSER. Tout l’intérêt est là.

Le livre de base (présenté en photo) prodigue d’ailleurs des conseils sur comment mener une aventure (et donc un récit) dans ce cadre. Sur comment ne pas perdre de vue l’ambiance spécifique et notamment ce “ça va mal se passer”. Pas forcément “les personnages vont souffrir”, mais “rien n’est aussi simple qu’espéré”. Des idées qui sont là encore applicables pour toute narration. Est-ce qu’à force, j’ai envie de compiler toutes ces propositions et conseils pour mieux les intégrer à ma pratique et les partager ? Vous n’avez là encore aucune preuve.

Images animées

Début de visionnage pour une nouvelle série intitulée Bodies (sur Netflix).

L’idée de départ : le même corps est retrouvé dans la même ruelle de Londres à quatre époques différentes, fin XIXe, durant la Seconde Guerre Mondiale, de nos jours, et en 2053. Oui, ça va parler voyage dans le temps, forcément. Le premier épisode sert d’exposition, et donc est très dense sans que rien ne se passe véritablement.

Image promotionnelle pour la série Bodies
Image promotionnelle pour la série Bodies

Nous découvrons les personnages, quatre enquêteurs avec leurs problématiques personnelles assez peu anodines dans leurs vies et époques respectives. Cela fait beaucoup d’infos et si j’ai envie d’apprendre la suite, ce premier épisode était tellement tendu que j’ai préféré passer à autre chose pendant un temps. À suivre.

Culture générale

Quelques articles lus sur la toile :

Apocalypse Google : Ou comment Google a enfin atteint son Graal du web sémantique (permettre d’effectuer une recherche dans son moteur en langage parfaitement naturel)… en compromettant la qualité de ses résultats en acceptant les hallucinations (comprendre : erreurs aberrantes) que produisent les LLM (Large Language Models, improprement appelés IA). Quand un outil génère entre 2,5 et 25% d’erreurs, et que votre production s’élève à 8,5 milliards d’unité par jour, vous devriez vous inquiéter, non ? Et bien il semblerait que Google, non : la filiale d’Alphabet tolère que 200 millions de ses résultats de recherches quotidiennes soient des erreurs affirmées avec aplomb (ce qu’on peut assimiler à des fakes news). La toile commence à fleurir de captures d’écran où Google explique qu’on peut faire d’excellentes pâtes au diesel et autres horreurs. Darwin awards en approche.

Les premières conséquences de la généralisation des LLM partout tout le temps apparaissent de façon concrète d’ailleurs – mais hey, après tout, c’est juste le bilan carbone d’une des plus grosses entreprises au monde. Avec l’IA, le bilan carbone de Microsoft dérape en 2023. Voila. Tout est dit, mais lisez quand même l’article…

The myth making of Dopamine nation : un article fouillé qui contrebalance la vision pessimiste du livre Dopamine Nation de la controversée Anna Lembke. Le livre explique que la société du plaisir immédiat que procure les médias très courts (Tik Tok, Tweets et autres réseaux sociaux) provoquent “tous les maux de la société” (je caricature à peine, puisqu’elle invoque le réchauffement de la climatique dans les problèmes générés par les “contenus courts” qui génèrent de la dopamine. L’article nuance tout ça, en rappelant notamment que la théorie de la dopamine comme hormone du plaisir est simpliste (et donc fausse et abandonnée depuis une dizaine d’années déjà par les neuroscientifiques) et que propager ce neuromythe correspond donc à une vision très rigoriste du monde. L’article, en anglais, sourcé, propose des lectures alternatives pour creuser le sujet – qui n’est pas tout rose pour autant : si ces contenus occupent tant d’espace dans nos vies, c’est qu’ils répondent à une volonté marketing et politique, et prennent la place que leur laissent nos emplois du temps, nos finances et notre éducation. Temps de cerveau disponible… Si vous avez peu de temps, peu d’argent, et peu d’accès à une éducation de qualité… il vous reste Tik Tok.

Stardew Valley‘s closed world : un article sur les techniques narratives employées dans le jeu Stardew Valley, ou “comment créer des enjeux dans un monde clos sans qu’ils soient purement dirigistes”. C’est très intéressant et applicable à bien plus que du jeu vidéo. Ça tombe bien, je ne bosse pas (encore ?) dans la narration de jeu vidéo 😀

Mélodies

La pochette de Ghosteen, un album de Nick Cave et son groupe The Bad Seeds
Ghosteen, par Nick Cave and The Bad Seeds

Hey, sinon, j’écoute aussi de la musique.

Ces derniers mois, pas particulièrement qu’en mai, j’ai absolument craqué sur cet album de Nick Cave and The Bad Seeds. Je n’ai pas creusé la genèse de cette œuvre, assez éloignée des précédents titres de l’australien, mais quelle claque. C’est aérien et pourtant sombre, magnifique et terrible. Le genre de musique que j’écoute en bossant. J’ai un peu peur de me pencher sur les paroles, mais, bon, Nick Cave, aussi. Ce serait presque décevant si tout était aussi idyllique que ce paysage.


Et cet autre album, de Wax Taylor : By any beats necessary. En réalité, un double album : le premier disque comprend les chansons ; le second, les mêmes, uniquement en instrumental.

Punchy, efficace, avec un titre parfait (pour les moins anglophones, by any means / by any beats : de toutes les manières / de tous les rythmes), enfin j’apprécie sans réserve un album de Wax Taylor, un artiste que j’ai envie d’aimer mais dont aucune galette ne m’avait totalement convaincu jusqu’ici. C’est chose faite avec ce double, qui contient une grande variété d’ambiances et de groove.

La pochette de By any beats necessary, un (double) album de Wax Taylor
By any beats necessary, de Wax Taylor

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