C’est pourtant un joli prénom, Méduse

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Il scruta les abords de la grotte à travers la visière de son casque, clignant pour se débarrasser de la sueur qui lui ruisselait dans les yeux. À quoi s’attendait-il ? À des amoncellements de squelettes ? Des arbres desséchés ? Un paysage infernal ? Rien de tout cela ; l’endroit dégageait… ne dégageait rien, en réalité ; rien qu’une banalité anodine qui l’amenait à douter de la fiabilité de ses informatrices. Pourtant, quelque chose lui nouait les tripes, ici. Mais quoi ? La peur, tout simplement ? Non. Impossible. Et si elles l’avaient dupé, en fin de compte ? La caverne béait devant lui, l’invitant à vérifier. Après tout, les meilleurs pièges prennent leurs victimes au dépourvu, n’apparaissant que lorsqu’ils se referment.

Il se redressa, conscient de son avantage : il était averti du danger qui l’attendait. Il raffermit sa prise sur son épée, sautilla sur place pour rééquilibrer sa cuirasse sur ses épaules et son bouclier. Le jeune guerrier s’estimait aussi prêt que possible : davantage n’aurait servi qu’à retarder l’affrontement. À se réfugier derrière des prétextes. À n’être qu’un lâche. Il s’avança avec prudence.

La végétation écrasée de soleil se raréfia encore, cédant la place à des blocs de pierre brûlante. Ses pieds cuisaient malgré ses épaisses semelles ; pas question de se précipiter pour autant. La caverne était plongée dans le silence. Un pas l’abrita de la fournaise, un autre le baigna dans la fraîcheur du souterrain. Il réalisa que sans l’invisibilité que lui conférait son casque, sa silhouette se serait découpée sur fond de ciel, cible parfaite pour la créature qui séjournait ici. Il ne la voyait nulle part… et il s’en réjouit. Une pointe de culpabilité l’aiguillonna et il progressa plus avant. Sa vue s’adaptait peu à peu à l’obscurité, son ouïe au silence. Il comprit enfin ce qui l’avait paralysé dehors : le silence. Aucun chant, d’oiseau ou de cigale, aucun vrombissement d’abeille ou d’insecte : les êtres vivants que des racines ne retenaient pas avaient fui cet endroit. Une voix l’interpella soudain.

— Bonjour, jeune héros.

Il se figea. Comment l’avait-elle repéré ?

— Le casque d’Hadès m’empêche de te voir, pas de t’entendre.

Cette voix… il lui manquait quelque chose… Ne pas se laisser déconcentrer ! Il se carra derrière l’immense bouclier, se ramassa au point de protéger même sa tête derrière le disque de bronze. Seuls ses pieds en dépassaient : il le savait, et pourrait toujours réagir à une attaque. Il comprit soudain que ses propres bruits de pas trahissaient sa position.

— Tu viens pour mettre fin à mes jours, jeune héros ?

Aucune menace, aucun défi dans cette question. Il ânonna un vague “oui”, sans grande conviction, tentant de localiser son adversaire.

— Le casque d’Hadès, l’épée de Zeus, les sandales d’Hermès… Vraiment, les Dieux semblent t’apprécier, puissant guerrier ! Mais je ne reconnais pas ce bouclier, de qui le tiens-tu ?
— De Pallas Athéna, protectrice des héros !

La réponse claqua contre les anfractuosités de la caverne, plus supplique qu’invocation.

— Athéna, bien sûr… Ta voix me paraît fort peu assurée, jeune héros. Quel âge as-tu ?
— Assez pour vous tuer !
— Certes, mais combien ?

Il perçut comme un frottement sur le côté. Aussitôt il interposa le mur de bronze confié par la Déesse entre la menace et lui. Il répondit enfin.

— Quatorze ans.
— Quat…

Son rire se réverbéra sur les parois de la grotte comme un navire sans pilote se fracasse sur les rochers : avec une lenteur inexorable.

— Quatorze ans… je suppose que cela fait de toi un homme. Et comment t’appelles-tu ?
— Persée ! Mon nom restera dans la légende pour t’avoir terrassé, monstre !

Aucun hurlement, aucun rugissement, aucun sifflement n’accueillit ces fanfaronnades. Elle reprit sans animosité :

— As-tu déjà tué quelqu’un, Persée ? Quelqu’un avec qui tu as discuté, comme nous le faisons ? As-tu déjà seulement tué ?

Le garçon ne répondit rien.

— Une perdrix à la chasse, peut-être ? Une poule ou un lapin, dans la basse-cour, pour le repas ?

Toujours aucune réponse. Dans la main gauche de Persée, la poignée du bouclier glissait. Il avait les mains moites.

— Ou peut-être… un chat ? un chien ? un chiot qu’il fallait noyer ? Tu auras voulu t’en charger et ton père t’aura laissé faire, croyant que tu serais fort, alors que tu ne désirais qu’un peu de solitude pour torturer cet animal ?
— Assez ! Vous êtes abjecte !
— Oui, sans doute. J’ai des pensées impures, n’est-ce pas ? Mais je n’ai jamais précipité dans la gueule du loup quelque jouvenceau inexpérimenté, en lui confiant une panoplie de colifichets pour finir la sale besogne. Il faut être une Déesse pour en arriver là.

La volonté de Persée vacillait dangereusement. Il avait entendu les récits des poètes, les duperies qu’infligeaient les Dieux aux mortels. Était-il de ceux-là, pantin de desseins qui le dépassaient ? Il déglutit avec difficulté et se rendit à l’évidence : à vrai dire, pouvait-il en être autrement ?

— Sais-tu, jeune Persée, qu’avant tout ceci, j’étais la grande prêtresse du temple d’Athéna ?
— Je… non…

L’adolescent est désarçonné. Les descriptions de la Gorgone, avec son corps reptilien et son nid de serpents qui lui tient lieu de chevelure, ne correspondent pas avec un tel poste. Il raffermit sa prise sur son arme et se guide sur la voix qui entame son récit.

— T’es-tu jamais demandé pourquoi de tous les occupants de l’Olympe, Athéna fait partie des rares à qui on ne connaît pas d’aventures, pas d’histoires de cœur ? En vérité, elle n’en a eu qu’une, et j’étais la seule dans la confidence. Bientôt tu sauras toi aussi. Et l’un de nous mourra, car ce secret ne saurait être partagé par plus d’une personne.

Persée frémit malgré lui. Encore une fois, Méduse avait parlé avec une désinvolture désarmante, presque désolée. Pourtant, la menace prenait désormais un tour bien réel.

— Athéna était autrefois éprise de Poséidon. Bien sûr, nous autres mortels pourrions nous étonner qu’une jouvencelle affectionne son oncle au-delà du simple amour filial. Mais après tout, que pouvons-nous comprendre aux sentiments des Dieux ? Pallas m’avait mise dans la confidence, moi seule, sa grande prêtresse. Elle souhaitait le recevoir dans sa demeure, que je devais préparer en vue de leur union. J’ai commandé les plats les plus fins, les vins les plus coûteux, les draperies les plus souples pour transformer l’austère temple de ma maîtresse en palais digne d’Aphrodite. Quand son hôte est arrivé, j’ai rempli le rôle de la servante dans la demeure de ma maîtresse. J’ai lavé les pieds de l’invité, comme le veut la tradition. Quelle ironie… j’ai baigné les pieds du Dieu des Mers dans une bassine d’argent.

Persée se savait tout proche. La voix avait perdu de son écho au fil du récit, gagné en volume. Il n’osait pas encore jeter un coup d’œil dans les reflets de sa lame comme il lui avait été conseillé. Le monstre… quelques pas, encore… Pourquoi s’était-il tu ? Et quel était ce bruit ? Un… un reniflement ? La voix féminine reprit.

— Poséidon… J’ai refusé – essayé, du moins, mais j’ignore les secrets des marins qui résistent à la houle et aux tempêtes. Quand Pallas Athéna est arrivée, l’autre était déjà parti. Mes larmes, ma honte, mes vêtements déchirés, rien, rien de tout cela…

L’adolescent était pétrifié. Ce monstre… Cette femme… Cette ancienne prêtresse… Divaguait-elle ? Avait-il été envoyé pour faire taire une langue de vipère qui persiflait contre la Déesse de la Sagesse, ou pour assouvir une vengeance ?

— J’ai eu le temps de réfléchir. Sans doute ma maîtresse a été déçue par celui qu’elle aimait. Elle s’est sentie humiliée. Peut-être autant que je l’étais. Nous aurions dû être solidaires… Au lieu de quoi, j’avais souillé son temple, séduit son oncle, déshonoré ma charge et que sais-je encore… Tu connais la suite.

L’épée s’abattit, sectionnant la tête d’un coup net. Tandis que des flots de sang noirâtres s’écoulaient de la gorge tranchée, les serpents chuintèrent une dernière fois. Et Persée crut entendre un mot, un seul : “merci”.

Medusa, par Claire Hummel

Perseus, par Claire Hummel. Le titre de cette œuvre est totalement injuste, quand on y pense…

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