Caviardage – 31 défis d’écriture, jour 30

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Peut-on recomposer un texte simplement en lui enlevant des mots, et lui garder un sens ? C’est ce que nous allons découvrir dans cet avant-dernier épisode de mon défi ! J’ai choisi pour cela un texte issu du recueil “Les eaux troubles du Mojito” de Philippe Delerm.

Joyeux Noël

C’est incroyable. On y est tout de suite. Dans cette brocante en plein air, au pied de la longue table où sont entassés des pantalons, des voitures miniatures plus ou moins d’époque, des poupées Barbie, la petite pile des exemplaires du Journal de Tintin coincés dans un carton n’attire que votre œil. Elle vous attend. C’est écrit sur la couverture de ce numéro 582, daté du 17 décembre 1959. Des lettres jaunes sur fond noir. Joyeux Noël. Qu’est-ce qu’on retrouve là, plus de cinquante ans après, avec ce numéro qui n’a pas de prix ? Tout. On est exactement le même. Chaque lettre de cette couverture coule dans notre sang. Sans le savoir, on était devenu chaque détail de cette page.

L’extrémité d’une branche de sapin traverse le dessin. Une boule rouge y est accrochée. C’est là qu’Hergé est fort. Dans la boule, les personnages qui fêtent Noël sont déformés par la rotondité. Au centre de la scène, le visage du capitaine Haddock paraît immense. La coupe de champagne qu’il tient à la main a remplacé son verre de whisky – on sent que pour Noël, il est prêt à tous les sacrifices, même à chanter un cantique en lisant le texte sur la feuille que tient Tintin. À sa gauche, Tournesol, les yeux fermés, est tout entier pénétré par l’énergie du chant. En fond de scène les Dupond(t) semblent consternés par la production vocale du savant sourd. On se rappelait chaque détail, et même la matité du papier, que l’on effleure avec bonheur. Le Journal de Tintin, qu’on achetait chaque semaine. C’était bien, ce rite hebdomadaire. Le bonjour à M. Rousseau, le buraliste, et en même temps le regard qui file là-bas, juste à côté des Mickey et des Spirou. À neuf ans, une semaine d’attente est presque un infini. On restait longtemps sur la couverture, comme si on n’était pas pressé de lire les histoires à suivre. Mais c’était une façon de tout rendre plus intense, comme au café, quand on attendait que les adultes aient fini leur verre pour déguster son diabolo menthe. Pourtant, dans le journal, les scénaristes savaient jouer avec nos nerfs. Ainsi, pour la dernière page de ce numéro 582, un nouvel épisode de Tintin au Tibet. Sur l’ultime vignette, Haddock et Tintin portent Tchang à flanc de montagne. Au premier plan le yéti les regarde, caché derrière un rocher, triste de voir son petit compagnon revenir à la civilisation.

On est là, si longtemps après. Le sourire qui vous vient aux lèvres est celui du temps qui n’existe pas. Tout le contraire de la nostalgie. On est resté entier, rond comme la boule rouge de Noël, pareillement ébloui. On n’était pas pressé de tourner la première page, et on ne l’est pas davantage.

— Ils sont à combien, les Tintin ?

Nostalgie

annca / Pixabay

Joyeux Noël

C’est tout de suite en plein air, au pied de la longue table où sont entassés des miniatures plus des poupées Barbie exemplaires. Elle vous attend. C’est la numéro 582 17 1959. Des lettres qu’on retrouve là, plus de cinquante, même. Chaque lettre coule le savoir, on était devenu chaque page.

L’extrémité traverse le rouge. C’est fort. Dans la rotondité, le visage immense coupe la main – on sent que, prêt à tous les sacrifices, même à chanter un texte sur Tintin les yeux fermés, tout chant fond la production vocale du savant sourd. On se rappelait chaque papier, avec bonheur, chaque semaine. C’était ce rite hebdomadaire, et en même temps le regard juste à côté des ans, infini. On restait, pas pressé de lire les histoires. Mais tout rendre plus intense, comme au café menthe. Pourtant, les nerfs, pour la dernière de ce numéro 582, ultime vignette, portent à flanc de montagne le yéti derrière un rocher, triste civilisation.

On est si longtemps après. Le sourire n’existe pas. Tout le contraire. On est resté entier, ébloui pressé davantage.

— Ils sont à combien, les Tintin ?

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2 Commentaires

  1. Jean Berthe

    Exercice sans doute pas facile. Bravo. Mais lisant trop vite, et sans doute influencé par ces temps de réveillon, j’ai d’abord cru que le thème du jour était la ‘caviarade’. Tiens, on peut donc caviarder entre amis comme on saucissonne avec des potes? Je m’attendais donc aux aventures de la duchesse de la Tronche en Biais et ses amies. Ou quelque chose du genre. Et puis des souvenirs sont revenus… MJM & F vous souvenez-vous? Et oui, on peut caviarder! Mais revenons à nos moutons, ton caviardage est réussi.

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  2. MJM

    Exercice pas facile du tout en effet… Comme j’aime beaucoup Delerm, particulièrement ces textes décrivant des moments précieux, instants du quotidien, “caviarder” son texte tient presque du blasphème à mes yeux. L’envie me prend d’essayer … AH, il suffirait d’enlever des mots ? je plaisante !

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